Témoignage

Papillon passe-partout

À toi qui souffre d’un trouble alimentaire,

À toi qui accompagne une personne souffrant d’un trouble alimentaire,

À toutes les personnes concernées ou préoccupées par le sujet,

Voici mon histoire.

J’estime que les partages d’expériences sont bénéfiques pour plusieurs raisons : lorsqu’on s’ouvre aux autres, cela nous permet d’en apprendre plus sur nous-mêmes, ceci favorisant la voie vers l’« acceptation » de notre personne, voire la connaissance et la reconnaissance de nos forces et faiblesses. D’un autre côté, ceux qui « profitent » d’un partage, qu’ils vivent des difficultés ou non, peuvent se référer au parcours d’autrui, ceci pouvant les aider à comprendre, à se sentir compris. Je sais, les troubles alimentaires consistent en un mal-être qui nous dévore, qui s’attaque à chaque parcelle de notre petit cerveau. Toutefois, l’espoir existe; il est là, tout autour de nous, qui nous tend la main. Je le sais, je le vis, je le vois, j’y crois. Voilà pourquoi j’ai décidé d’écrire ces lignes. Sans prétention, simplement parce que cela me fait du bien et tant mieux si cela peut aider d’autres personnes.

Je sais que des milliers de personnes vivent des expériences similaires aux miennes, des gens qui vivent les mêmes embûches moi, que nous. En fait, je dois avouer que cela m’a pris du temps avant de parler ouvertement des troubles alimentaires. Pourtant, en parler, ça nous permet de comprendre nos émotions, cela nous donne des outils, cela démystifie la maladie. En parler avec des gens qui vivent la même chose que soi nous permet de nous encourager, de nous supporter, de nous reconnaître, et de nous donner espoir. J’y aspire encore, d’être heureuse. Je sais qu’un jour, j’y parviendrai totalement. Voici comment j’en suis venue à croire et à garder cet espoir de bonheur :

Depuis que j’ai 3 ans, j’ai toujours dit que j’étais capable toute seule : «Laisse-moi maman,je veux le faire, ne m’aide pas. Je suis capable et je vais y arriver». J’ai toujours eu de la difficulté à laisser les autres m’aider, me tendre la main. J’ai toujours eu de la difficulté à avouer que je vis parfois des moments ardus, ou que je suis tout simplement triste. En fait, il est extrêmement difficile de seulement prononcer les mots « Ça ne va pas ». J’ai l’impression de déranger les autres lorsque je m’avoue malheureuse, peinée, etc. C’est comme si j’avais échoué. Je préfère me débrouiller seule et trouver des solutions à mes problèmes en solitaire.

Au fil des années, j’ai compris qu’il faut parfois demander de l’aide. On ne peut pas toujours remonter à la surface par nous-mêmes. En fait, c’est comme si la vie était un grand océan; parfois c’est calme et nous pouvons profiter du beau temps et nous laisser porter par le courant. Mais il peut arriver que le vent se lève, qu’un orage survienne et que les vagues se déchaînent. Parfois, les vagues semblent si grosses et tellement puissantes. C’est à ce moment qu’une aide est appréciée, de peur de se noyer et de sombrer dans les profondeurs d’une situation obscure et tumultueuse.

À la fin de mes études collégiales, j’ai décidé de m’inscrire à l’université, non pas pour suivre mes amis, mais pour réaliser des cours dans un domaine qui semblait m’intéresser. Ma décision m’a amenée à quitter ma ville natale afin de partir seule dans une ville inconnue, avec des gens inconnus et une toute autre routine de vie. J’ai laissé mon copain lors de ce moment de transition, ce qui m’a fait énormément de peine. De nature timide, je ne me suis pas naturellement jointe aux autres personnes inscrites aux mêmes cours que moi. Afin de joncher avec le stress et l’anxiété qui montait en moi, j’ai développé une routine de vie qui me changeait les idées. Tranquillement, je devenais une autre personne. J’ai toujours été performante, organisée et ambitieuse, mais à ce moment de ma vie, ces caractéristiques sontremontées en moi dans leur plus grande puissance : Je réalisais mes travaux des mois à l’avance et j’obtenais d’excellentes notes, je découvrais les bienfaits du sport sur mon moral et mon stress, je mangeais sainement et je me sentais bien. Au départ, tout allait bien. Mais au fil du temps, cela est devenu obsessif. Je faisais du sport de manière exagérée, je visais les A+ dans toutes les matières, je pensais jour et nuit à ce que j’allais manger afin d’être en santé, bref, je me trouvais dans un tourbillon vicieux que je n’avais pas vu venir.

Après quelques mois à ce rythme, je ne pouvais plus cacher ma maladie. J’avais perdu près de 40 livres en moins de 3 mois et les gens autour de moi pouvaient clairement constater que je vivais des difficultés. À ce moment de ma vie, je travaillais dans un restaurant, et j’ai reçu plusieurs commentaires désagréables ou non-pertinents. Certaines personnes ont changé leur manière deme voir, certaines n’ont plus donné de nouvelles, d’autres se sentaient mal à l’aise en ma présence… Toutefois, les vrais amis sont toujours restés « avec »et « pour »moi. Lorsque je vivais avec les troubles alimentaires, je ne parlais pasde ce que je vivais. Je ne l’acceptais pas, je m’isolais et je me trouvais seule la plupart du temps. Volontairement, je mettais mes amis à l’écart, je ne voyais plus ma famille… Je me sentais basculer dans un autre univers.

Ma mère et moi, on a une belle relation, mais pour ce qui est des troubles alimentaires, c’est plus difficile. Elle avait bien vu que j’avais perdu du poids. Quand je mangeais chez mes parents, je prenais de minuscules portions et je m’entraînais 3 fois par jour. Toutefois, ma mère s’est toujours fermé les yeux sur la situation. Elle disait que cela était normal, car je vivais plusieurs changements dans ma vie, en plus de connaître ma première vraie peine d’amour. Mes parents sont ensemble depuis toujours, on est une « famille normale »,voire parfaite. Ma mère est une femme forte, généreuse, aimante… Or, c’est comme si les problèmes, ça n’arrive qu’aux autres. C’est à ce moment de ma vie que j’ai compris que notre famille avait construit, tout autour d’elle, une certaine forteresse qui nous permettait d’enrayer les problèmes. Personne n’a vu venir la maladie frappée à ma porte. Ou plutôt, personne ne voulait « voir » ce qui arrivait.

Une amie proche a appelé ma mère un soir d’hiver. Cette amiepleurait à l’autre bout de la ligne. Elle était troublée et inquiète, elle voyait ma situation dégénérée, elle connaissait les troubles alimentaires et elle savait que ça n’allait plus. Elle souhaitait à tout prix que cela cesse. Elle voulait m’aider! J’étais en visite chez mes parents lorsque le téléphone a sonné, et c’est ma mère qui a décroché. Elle ne comprenait rien, j’entendais ses mots : « Bien non, ce n’est pas si grave! Stéphanie va bien, tout s’arrangera… ».En raccrochant le téléphone, elle s’est alors retournée vers moi et m’a demandé : « Stéphanie, penses-tu que tu as un problème? » C’est à ce moment que j’ai craqué. « Oui je crois bien. Je ne vais pas bien. Je sais que j’ai changé. Tu viens avec moi? On va aller à l’hôpital ». Ce fut alors de mon plein gré, mais c’est grâce à mon amie si je me suis ouvert les yeux. Le diagnostic fut alors rendu : « Madame, votre fille souffre d’anorexie mentale; elle est présentement en déshydratation ».

J’ai alors décidé d’aller chercher de l’aide. Je n’en pouvais plus, je ne me reconnaissais plus. Je ne sais pas si ça m’a fait du bien d’avouer que je n’étais pas parfaite. Par contre, j’ai senti que je vivais de la pression. Une pression sociale, une pression familiale, involontaire certes, mais qui m’a détruite petit à petit.

Au fil des évènements, j’ai réalisé que les gens ne comprennent pas, ils ne savent pas ce que cela signifie, vivre avec un trouble alimentaire. Pour véritablement comprendre cette maladie, je crois qu’il faut malheureusement la vivre. Toutefois, j’ai envie, j’ai besoin, tous ceux qui souffrent ont besoin que les gens comprennent, qu’ils arrêtent de juger, qu’ils soient sensibilisés. Les gens qui disent des commentaires non-pertinents et non-nécessaires, ils ne comprennent pas. Ce n’est pas de leur faute, ils ne savent juste pas…

Mon cheminement, je ne l’ai pas fait toute seule. La Maison l’Éclaircie m’a réellement aidée dans mon processus réflexif. Au départ, j’ai réalisé un suivi individuel avec une intervenante. Celle-ci m’a permis de mettre des mots sur la maladie, sur mes émotions. Cela m’a permis de prendre conscience de « qui je suis », ce que je « vaux ». Cela m’a énormément aidée. J’ai arrêté mon suivi après quelque temps, car je sentais que je pouvais maintenant y parvenir par moi-même. J’avais envie de voler de mes propres ailes. La maladie a évolué tout au long de mon parcours. L’anorexie s’est tranquillement transformée, m’amenant alors à vivre des crises de boulimie. Cela a été difficile et ce l’est encore. J’ai senti que je passais d’un extrême à l’autre des troubles alimentaires. C’est comme si l’anorexie se trouvait à droite d’un continuum et la boulimie, à gauche.Je visais et je vise encore aujourd’hui le centre de ce continuum. Je ne veux plus de l’extrême droite ni de l’extrême gauche, je vise le centre, je vise l’ÉQUILIBRE, la liberté! Or, comment fait-on pour arriver au centre?

J’ai décidé de retourner à l’Éclaircie, car mes crises survenaient de plus en plus fréquemment. Je sentais que je manquais d’outils, que je perdais le contrôle de la situation. Le contrôle… Il est au cœur des troubles alimentaires selon moi. On veut contrôler notre vie; d’un côté (l’anorexie), on contrôle tout parfaitement, dans l’excès. De l’autre côté (boulimie), on perd le contrôle, on perd nos repères.

Lorsque je suis retournée à l’Éclaircie, je ne le voyais pas comme un échec, mais plutôt comme un ajustement qui était nécessaire. J’ai alors suivi des ateliers en groupe. Au départ, j’y allais « à reculons ». Je n’avais pas réellement envie de partager mes états d’âme, de discuter de moments difficiles avec des gens que je ne connaissais pas du tout. Je vivais des journées parfois pénibles, et je n’avais pas envie de me dévoiler à un groupe, de me sentir « nue » devant des inconnus. Cependant, j’ai compris la nécessité de ces ateliers. Ces gens vous connaissent. Ils « comprennent » votre douleur, ils se reconnaissant dans votre discours, ils vous tendent la main pour vous aider à vous relever. Ils vous permettent de comprendre les subtilités des troubles alimentaires. Vous vivez des situations similaires à ces gens qui font partie du groupe de l’Éclaircie. Toutes ces personnes sont exceptionnelles. Toutes ces personnes sont différentes, elles ont chacune leurs qualités, leurs forces, leur énergie. Lors des ateliers, une dynamique se crée au fil des rencontres. Personnellement, cela m’a tellement fait du bien! Cela m’a outillée, cette aide m’a permis de me sentir « entourée ». C’est alors que je me suis dit : « Oui, je vis des difficultés, j’ai un trouble alimentaire, mais je ne suis pas seule dans cette galère. L’espoir existe ».

Je n’ai plus peur de parler des troubles alimentaires. Cependant il faut faire attention aux étiquettes : Je ne suis pas seulement « ça ». Je ne suis pas seulement une ancienne anorexique, une fille avec des troubles alimentaires, une fille qui « est obsédée par son poids ». J’ai une vie remplie de petits et grands plaisirs, j’ai la tête remplie de beaux projets que je souhaite réaliser, je me suis investie dans mes études et dans mon travail. J’ai plusieurs rêves, de même que plusieurs réussites à mon dossier. Je suis fière de moi, fière de ce que j’ai accompli avec le temps. J’ai peut-être vécu et je vis peut-être avec un trouble alimentaire, mais je suis beaucoup plus que cela. Les vrais amis, ils le savent. Ils sont là pour moi. Ils sont là pour nous. Maintenant, je suis capable d’aborder le sujet avec mes proches. Je me rends compte qu’ils veulent m’aider. Ils sont parfois maladroits, ils me font parfois de la peine. Toutefois, ils ne savent pas toujours comment me soutenir, mais je sais qu’ils sont là.

Mon copain actuel, il n’a pas connu « Stéphanie avec un trouble alimentaire ». Il a connu la fille qui aime faire de la photographie, celle qui adore voyager, qui aspire à certains rêves, qui a plein de projets qu’elle veut réaliserdans sa vie. Il n’était pas au courant au départ. Un jour, j’ai senti que je devais lui dire. Je ne voulais pas lui cacher cette partie de moi. Par contre, j’avais peur qu’il ne « m’accepte » pas comme ça, qu’il ne comprenne pas. Au contraire, le fait d’en parler avec lui nous a rapprochés. Il me connaît maintenant beaucoup plus, il connaît mes peurs, mes malaises, mais aussi mes exploits et mes réussites. Il me trouve belle même si moi je ne m’aime pas vraiment. Il me permet de m’aimer davantage et il essaie de me faire sentir bien, même si parfois (souvent), c’est difficile.

Depuis mes rencontres à l’Éclaircie, je lui parle ouvertement de mon trouble alimentaire. Il sait quand j’ai « une mauvaise journée » ou une « bonne journée ». Il m’accompagne dans mes succès, dans mes moments plus difficiles et dans mon cheminement. Oui j’ai encore des hauts et des bas, mais je sais que je peux toujours cogner à la porte de l’Éclaircie. Nous pouvons utiliser les ressources pour nous en sortir.

Enfin, je ne veux plus le cacher, car j’accepte maintenant de ne pas être parfaite. Qui l’est vraiment? De jour en jour, j’apprends beaucoup sur moi-même, et ce, à travers mon cheminement. Lorsque je compare la Stéphanie de 2007 et celle aujourd’hui, je remarque tellement de différences, de progrès! J’ai évolué, j’ai grandi tout au long de mon parcours. J’ai appris à me connaître, à croire et à aspirer au bonheur. J’ai compris que je pouvais être heureuse; ce n’est pas seulement « les autres » qui ont droit à cela.

Cela peut parfois sembler long, mais il ne faut jamais baisser les bras. L’espoir vous aidera à cheminer, à trouver des solutions, à vous connaître davantage. Si je prends le temps d’écrire mon parcours, c’est sûrement pour cette raison : pour vous donner l’espoir. Oui, c’est difficile d’accepter le trouble alimentaire. Oui, nous avons l’impression qu’il fait partie de nous. Cependant, sachez que vous êtes unique, vous avez chacun des rêves, des ambitions et vous pouvez y arriver. Nous sommes tous humains, nous avons tous des moments de faiblesse. Par contre, il existe également des ressources et des gens merveilleux qui peuvent nous aider à surmonter nos craintes, nos embûches, des gens qui veulent nous aider à remonter la pente. Je vous souhaite à toutes et à tous de cheminer à votre rythme. Prenez le temps de vous accepter tel que vous êtes, de découvrir vos qualités. Prenez le temps de vous découvrir, vraiment, et de vous aimer… Le cheminement n’est certainement pas facile,  facile, mais je vous assure que cela en vaut la peine.

Stéphanie

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