« Il faut souffrir pour être belle. »
Si je pouvais envoyer promener la personne qui a eu la brillante idée de prononcer ces mots, Dieu sait que je le ferais. Malheureusement, ce n’est pas possible. Alors, en attendant, c’est à nous de changer le discours. À nous de faire en sorte que nos filles n’aient plus à grandir avec ce dogme qu’on nous a imposé pendant si longtemps.
Pendant des années, le principal message adressé aux femmes dans les médias tournait autour de la minceur à tout prix, même au prix de notre bien-être, de notre santé mentale ou de notre identité. Parce qu’au fond, qui semblait réellement se soucier de ce que nous ressentions? De notre santé? Ce qui comptait avant tout, c’était de correspondre à un idéal.
Et comme si ce n’était pas déjà assez, ces standards de beauté changent constamment. Un jour, il faut être si maigre qu’on pourrait nous croire victimes de la famine. Le lendemain, ce sont les corps athlétiques et musclés qui sont valorisés. Quelques semaines plus tard, on glorifie les silhouettes aux courbes « à la Marilyn Monroe ». Il devient pratiquement impossible de répondre à toutes ces exigences. Et même lorsqu’on croit enfin y parvenir, une nouvelle tendance a déjà remplacé la précédente.
Heureusement, de nouveaux courants de pensée commencent à émerger. On entend de plus en plus parler de body positivity, ou positivité corporelle. Ce mouvement apporte un véritable vent de fraîcheur : une occasion de raconter une autre histoire. Bien sûr, les médias continuent encore de promouvoir des idéaux souvent inatteignables. Mais tranquillement, on commence aussi à voir des corps réels. Des corps imparfaits, naturels, humains, pas uniquement ceux qui ont été sous-alimentés, retouchés ou transformés par la chirurgie.
Cette évolution apporte de l’espoir. Peut-être qu’un jour, cette diversité sera enfin la norme. Pour l’instant, plusieurs tentent simplement de faire entendre leur voix afin qu’un réel changement puisse s’opérer.
La popularité de la positivité corporelle grandit parce que beaucoup de femmes s’y reconnaissent. On nous dit que tous les corps sont beaux et méritent d’être aimés. Qu’il faut apprendre à s’accepter tel que l’on est, parce qu’il n’existe pas un seul modèle valable. Nous sommes tous des êtres uniques, différents les uns des autres, et cette diversité devrait être célébrée plutôt que combattue.
Mais malgré les bonnes intentions de ce mouvement, il y a un bémol : c’est beaucoup plus facile à dire qu’à faire.
Prenons l’exemple d’une femme qui lutte avec son image corporelle et son estime de soi depuis l’enfance. Ce n’est pas parce qu’on lui répète qu’elle est belle comme elle est qu’elle va automatiquement le croire. Ce genre de changement demande énormément de travail sur soi. C’est long, complexe et parfois extrêmement douloureux.
Pensons aussi à une adolescente qui commence à ressentir la pression des standards de beauté et qui se sent déjà prisonnière du regard des autres. Pour certaines, la positivité corporelle peut devenir un outil puissant et rassurant. Elle permet d’adopter dès le départ un discours plus inclusif et bienveillant. Mais pour d’autres, aimer son corps semble tout simplement impossible.
Et c’est là qu’entre en jeu un autre courant : la neutralité corporelle.
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, être neutre envers son corps ne signifie pas abandonner ou cesser de s’en préoccuper. Après tout, on ne peut pas simplement mettre nos pensées sur pause. La neutralité corporelle propose plutôt un regard plus détaché, moins exigeant. Et si, au lieu de nous forcer à aimer chaque partie de notre corps, on apprenait simplement à reconnaître ce qu’il nous permet de faire?
Ce changement de perspective peut sembler simple, mais il est profondément libérateur. Au lieu de me concentrer uniquement sur l’apparence de mes cuisses, je peux apprécier leur force, leur capacité à me faire courir, nager, sauter ou danser. Mon corps n’a pas besoin d’être beau pour avoir de la valeur : il est déjà précieux par tout ce qu’il me permet de vivre.
Pour plusieurs personnes, la neutralité corporelle représente une approche plus accessible, plus douce et moins brutale que l’obligation de s’aimer entièrement. Elle offre un espace où il est permis de ne pas adorer son corps sans pour autant le détester.
C’est grâce à ce type d’alternatives que nous pourrons, peu à peu, transformer le message que la société nous répète depuis des décennies : celui qui nous fait croire que si nous ne correspondons pas à une seule version de la « femme idéale », alors nous ne valons pas la peine d’être aimées ou respectées.
Mais pourquoi devrions-nous constamment nous conformer? Pourquoi faudrait-il changer qui nous sommes pour plaire aux autres?
Je ne crois pas que ce soit la solution. Au contraire, nous devons continuer à remettre ces normes en question, à dénoncer les discours qui nous enferment et à changer, un pas à la fois, la manière dont la société nous apprend à voir notre corps. Alors non, je refuse de souffrir pour être belle.
–Maïka Rondeau, bénévole
