Le corps sous toutes ses coutures

Le corps sous toute ses coutures-Attention

Chercheur en sociologie et en sciences cognitives, spécialiste de l’intelligence artificielle mais aussi de la fabrication de certains mythes contemporains comme celui de la santé, Pierre Fraser a accepté de nous éclairer sur sa conception de la place du corps au sein de la société (ce qu’il appelle l’inscription sociale du corps et ses représentations).

Auteurs de plusieurs ouvrages relatifs à l’image corporelle Le corps sous toute ses coutures-Pierre(parmi lesquels Le corps sous surveillance: miroir, mode, pèse-personne), Pierre Fraser nous offre une compréhension du corps en tant que véritable carrefour identitaire, culturel, sociologique et historique.

Entre évolutions des mœurs, tendances vestimentaires ou médicales, habitudes alimentaires, marketing ou encore psychologie, aborder le corps comme un prisme d’analyse du monde met en lumière la place centrale qu’il occupe au sein des rapports sociaux.

Comment et pourquoi en êtes-vous venu à vous questionner sur l’inscription sociale du corps et de ses représentations ?

Pourquoi cet intérêt ? À mon avis, le corps est le lieu de toutes les rencontres. Il est porteur d’identités sociales. Le corps est aussi une fascinante entreprise de normalisation et de transformation.

J’estime donc qu’il importe d’en explorer son inscription sociale pour mieux en comprendre ses attitudes, ses comportements, ses gestes, ses postures et les interventions à déployer sur celui-ci pour le régulariser et le normaliser, le rendre conforme à certaines attentes, surtout l’amener à un certain idéal de corporéité déjà élaboré au cours des XVe et XVIe siècles.

Le poids est-il devenu une obsession collective dans notre société ? Qu’en est-il pour les hommes ?

En fait, ce n’est pas tant le poids qui est devenu une obsession collective que la représentation d’un corps idéalisé. Trois grands courants, à la Renaissance, construiront le corps socialement acceptable d’aujourd’hui.

Tout d’abord, il y a l’idée qu’il est possible, avec le peintre Alberti, d’aspirer à un corps de justes proportions comme idéal de beauté, avec le médecin Vésale, de réparer le corps, de le soigner efficacement, de le guérir et lui redonner vitalité, avec l’éducateur Mercurialis, de fabriquer un corps et de le façonner en quelque sorte selon sa volonté.

Ces trois courants ont ceci de particulier qu’ils traverseront non seulement toutes les époques depuis la Renaissance jusqu’à aujourd’hui, mais qu’ils seront avant tout fédérés par deux événements particuliers au XVIIe siècle qui assureront une assise « idéologique » à une certaine représentation sociale du corps : (i) le passage du statut d’être un corps à celui d’avoir un corps dont l’individu est individuellement et socialement responsable avec la publication les traités de civilités qui engagent le corps dans une pratique de modération et de retenue ; (ii) les concepts de contenance de soi et de gouvernance de soi issus de la Réforme protestante, qui autoriseront un ensemble de représentations et d’interventions à déployer sur le corps afin de lui conférer un certain aspect socialement attendu, à savoir, un corps de justes proportions et sans excès de graisse.

Ces deux événements, le passage du statut d’être un corps à celui d’avoir un corps, d’une part, et la contenance de soi et la gouvernance de soi issus de la Réforme, d’autre part, constitueront les assises du gouvernement du corps pour les siècles à venir en Occident. L’obsession collective envers le poids dont vous parlez découle donc de cette représentation d’un corps idéal socialement attendu.

Pourquoi semblons-nous accorder autant d’importance au corps ? Quel devrait être le véritable rôle du corps ?

Le sociologue ne peut répondre à la question de savoir quel devrait être le véritable rôle du corps. Le faire serait vouloir suggérer ou imposer une norme du corps, alors que le travail du sociologue consiste plutôt à comprendre ce qui a conduit à la norme sociale actuelle auquel doit répondre le corps.

À la question de l’importance « démesurée » accordée au corps, le sociologue peut apporter des éléments de réponse.

Au milieu du XIXe siècle, trois événements majeurs vont reconfigurer notre relation au corps : la mode, la mesure du poids et le miroir.

Alors que la mode dévoile davantage les corps, elle dévoile d’autant les difformités induites du corps. Premièrement, les modistes de l’époque se proposent un objectif dans le contexte de la Révolution industrielle qui ne peut se permettre des vêtements amples qui gênent les gestes : concevoir des vêtements qui amincissent le corps, découpent une silhouette et rajeunissent l’apparence. Dès 1870, la traditionnelle amplitude du bas de la robe est effacée. Elle rétrécit la taille, dévoile à la fois les seins, les hanches, le bassin, les jambes. Chez les hommes, la mode va tendre à effacer le ventre autrefois signe d’ascendance sociale.

Deuxièmement, l’arrivée de la balance et de l’indice de masse corporelle par Adolphe Quetelet vont permettre aux gens de comparer leur état corporel à l’état de tous les autres corps, les amenant ainsi à « aspirer » au corps médian type.

Troisièmement, la chute systématique des coûts de fabrication du miroir va démocratiser son adoption et renvoyer à l’individu une image sans complaisance de son état corporel. En somme, ces trois moments décisifs vont conduire à la quantification de soi. Ce faisant, la femme autant que l’homme vont devenir maître et esclave de leur image des pieds à la tête.

Quel est l’impact de l’inscription sociale du corps et de ses représentations sur l’estime personnelle ? 

Si nous partons du principe que le corps idéal, autrement dit, le corps socialement attendu, a définitivement pris forme avec la quantification de soi au milieu du XIXe siècle, toutes les interventions à déployer sur celui-ci pour le « normaliser » seront articulée autour de cet idéal.

Conséquemment, en tant que sociologue, je peux dire que le corps hors norme, celui qui ne correspond pas au corps socialement attendu, devient alors objet de stigmatisation sociale. Pour l’impact sur l’estime personnelle, je n’ai pas la compétence pour en parler, et il faudrait plutôt se référer à un psychologue pour mieux en comprendre les tenants et aboutissants.

Le modèle de beauté unique est-il une invention récente de notre société. Comment et pourquoi s’est-il imposé dans les sociétés occidentales ?

Comme je l’ai mentionné plus tôt, le corps idéal, le corps socialement attendu, a été élaboré dès la Renaissance. Par contre, il importe de souligner que le corps féminin, mince de taille, au buste et aux hanches affirmés est un modèle qui traverse toutes les époques.

Déjà au XVIIe siècle, le peintre Pierre-Paul Rubens avait précisé, dans son traité intitulé Théorie de la figure humaine, considérée dans ses principes, soit en repos ou en mouvement, que le corps féminin devait correspondre à certains critères bien précis : l’absence de rides, la nuque tout juste charnue, les épaules bien espacées, les seins ronds et fermes, les fesses rebondies, les reins et les hanches bien proportionnées, la peau du ventre lisse et ferme, la cuisse tout juste bien en chair, la jambe droite, galbée et élégante. Et c’est bien ce modèle de corporéité féminine qui dominera tous les siècles à venir.

En ce qui concerne les hommes, c’est tout le mouvement de la Muscular Chistianity à la fin du XIXe siècle qui marquera le passage du ventre comme signe d’ascendance sociale à celui du ventre aux abdominaux en saillie comme signe d’appartenance aux classes aisées.

=> Bien souvent irréaliste, le modèle unique de beauté qui s’impose au sein des sociétés occidentales contemporaines se place la plupart du temps en décalage avec la diversité corporelle existant dans la réalité, et a tendance à entraver le développement d’une image corporelle saine chez certains individus incapables de s’identifier à ce modèle  Ce dernier est d’ailleurs contesté par de nombreux organismes et experts spécialistes du domaine de l’image corporelle et des troubles alimentaires, tels que la Maison l’Éclaircie, le Groupe Équilibre, l’ANEB, Imavi ou encore le RQASF (ndlr).

Qu’entraîne le refus ou l’impossibilité de s’y conformer ? Échapper à ce modèle ou refuser de s’y soumettre est-il un acte de faiblesse ou plutôt de lâcher-prise ?

Échapper à ce modèle ou refuser de s’y conformer entraîne une stigmatisation sociale, rien de plus, rien de moins.

S’agit-il de faiblesse ou plutôt de lâcher-prise ? Depuis la Renaissance, le corps obèse, dans la foulée de la contenance de soi et de la gouvernance de soi, a toujours été considéré comme le résultat d’un manque de volonté de la part de son propriétaire. Le phénomène n’est pas récent. En fait, la contenance de soi et la gouvernance de soi exigent de trouver un juste équilibre entre prise alimentaire et discipline. Conséquemment, tout individu en excès de poids n’aurait pas su trouver ce juste équilibre.

=> Effectivement, il existe de nombreux préjugés à l’égard du surpoids (voir l’article d’ANEB à ce sujet) (ndlr).

Quelles sont les relations entre le corps et le pouvoir ? En quoi le corps pourrait-il être considéré comme un objet ou, au contraire, un instrument de pouvoir ?

Je suppose que vous faites ici référence aux travaux de Michel Foucault et de ses notions de biopouvoir et de gouvernementalité.

Certes, les travaux de Foucault ont permis de voir que la naissance de l’État-Nation a également conduit à la promotion et à la protection de la vie.

Certes, on peut dire que l’État, à travers ses campagnes de santé publique, exerce un pouvoir sur le corps.

Certes, on peut dire la même chose de l’industrie des médias, de l’industrie du contrôle de la prise de poids, de l’industrie des cosmétiques et du complexe agroalimentaire, mais il faut toujours avoir en tête que ces industries ne font que répondre à une demande.

Autrement dit, un individu, un État et des entreprises ne sont pas socialement désincarnés : tous partagent les mêmes valeurs. En ce sens, le biopouvoir est vraisemblablement partagé par tous.

A-t-on raison d’avoir peur de ce que l’on qualifie actuellement d’épidémie d’obésité ?

Non ! Encore faut-il comprendre de quoi il est question quand on parle d’épidémie d’obésité.

Si on compare la situation par rapport à ce qu’elle était avant la Seconde Guerre mondiale, il est possible de dire qu’il y a une augmentation de la prise de poids. Par contre, il faut aussi se dire que cette façon de présenter les choses se cale dans une logique sociale de l’horizon de la peur. Notre société carbure au risque ; elle en a fait un projet de société. Tout, aujourd’hui, semble susceptible de porter atteinte à notre intégrité physique. En fait, l’infrastructure de la prise de poids, autrement dit, l’ensemble de l’environnement dans lequel évolue l’individu peut être qualifié d’obésogène, c’est-à-dire qu’il favorise, malgré l’individu, la prise de poids.

Les politiques publiques actuellement mises en place en matière d’alimentation ont souvent tendance à mettre l’accent sur les comportements individuels en tentant de les normaliser. On pense, par exemple, au Guide alimentaire canadien qui établit des recommandations très précises quant aux quantités de nourriture ou aux types d’aliments que l’on devrait consommer ou, au contraire, ne pas consommer. Ces politiques nous aident-elles réellement à développer une attitude plus saine envers l’alimentation et l’image corporelle ? 

En fait, il est tout à fait normal de faire porter l’odieux de la prise de poids sur l’individu, et ce, pour trois raisons.

La première est historique et a tout à voir avec l’individu autonome, entrepreneur de lui-même, architecte de sa vie et maître de son destin annoncé par le Siècle des Lumières : il incombe à l’individu de se gouverner.

Dans un contexte de délestage étatique, la seconde raison renvoie aux sociétés libérales et néolibérales qui ont nécessairement besoin de cet individu autonome capable d’internaliser des problèmes qui lui sont totalement externes (fermeture d’usine, maladie, crises financières, etc.).

La troisième et dernière raison est de nature strictement économique : il est impossible de changer la nature même du complexe agroalimentaire, à savoir, une production alimentaire industrielle pour des milliards d’habitants. Même l’agriculture biologique doit se caler dans cette logique. Conséquemment, il est beaucoup plus simple de ramener vers l’individu le contrôle de la prise de poids.

=> Et pourtant, certains facteurs indépendants des actions personnelles jouent un rôle sur le poids d’équilibre naturel d’un individu, tels que les facteurs génétiques (ndlr).

Jusqu’à quel point les agissements de l’industrie agroalimentaire ont-ils, d’après vous, une influence sur nos comportements alimentaires et notre image corporelle? 

Il est trop facile de critiquer les « agissements » du complexe agroalimentaire. Les gens pensent souvent qu’il y a une conspiration pour offrir au public des produits truffés de graisse, de sodium et de sucre.

Certes, ces produits existent et ils ont un avantage que la « saine alimentation » ne possède pas : les aliments denses en énergie peuvent être produits à bas prix, sont achetés par des classes sociales moins favorisées et procurent rapidement un sentiment de satiété. Les aliments « sains » et plus « équilibrés » s’adressent, quant à eux, à des classes sociales plus favorisées qui peuvent se permettre de tels achats et qui disposent aussi d’un certain temps pour cuisiner. Par exemple, les aliments biologiques sont réservés à une certaine classe.

Autrement, il faut aussi prendre en considération que le complexe agroalimentaire, comme toute entreprise capitaliste, est là pour faire des profits et chaque fois qu’une nouvelle mode alimentaire émerge, le complexe agroalimentaire s’adapte et propose des produits réduits en ceci ou cela, ou ajoutés de ceci ou cela, ou sans ceci ou cela. Et je tiens à souligner que le concept de « saine alimentation » est quelque chose de très fluctuant et de très changeant. Il suffit de voir comment les dogmes alimentaires des décennies précédentes ont été remis en question plusieurs reprises. Les œufs ne sont plus cet ennemi juré qui tuait les gens par l’excès de cholestérol, le beurre n’est plus une source de calamités, les fibres alimentaires ne sont peut-être pas si bénéfiques qu’on le pense, etc.

Aujourd’hui, on mise plutôt sur une tartinade de mots magiques — bio, fibre plus, antioxydant, Oméga-3 — qui possède l’incroyable propriété d’agir un peu comme une incantation, un genre de chant des sirènes auquel nous succombons irrémédiablement. Et dans une société où la santé est un projet individuel et un chantier de tous les instants, tout ce qui peut contribuer à celle-ci est bienvenu.

=> Ici, il faut d’ailleurs rappeler qu’aucun aliment ne garantit la santé en lui-même (ndlr).

Quelles seraient, d’après vous, les actions à poser si l’on souhaitait faire évoluer les mentalités pour favoriser une plus grande diversité corporelle et une image corporelle plus positive ?

Votre question n’est pas une question, c’est un piège ! Je vous retourne deux questions. La première, comment serait-il possible de renverser une image du corps socialement attendu installée depuis la Renaissance ? Je vous souhaite bonne chance !

=> S’il est évidemment difficile de renverser une image du corps aussi ancrée socialement, certaines initiatives entreprises à cet effet ont parfois un réel impact sur le modèle unique de beauté prôné par les sociétés occidentales contemporaines, incitant à poursuivre les actions en ce sens (ndlr).

La seconde, comment obtenir une autre image corporelle plus positive, alors que l’ensemble de la société est irrémédiablement engagée dans une image corporelle extrêmement « positive » pour l’individu, celle d’une médecine régénératrice qui promet une espérance de vie et de santé jusqu’à un âge très avancé, tant sur le plan physique qu’intellectuel ? Dites-moi ce qui peut être plus positif comme image corporelle, pour un individu, que celle-ci ?

=> Cette réflexion fait notamment écho à l’existence de certaines idées reçues, parfois scientifiquement remises en question, relatives à une image corporelle de la minceur qui garantirait intrinsèquement la santé. C’est oublier que celle-ci résulte généralement d’une multitude de facteurs divers et variés qui ne sont pas tous liés au poids. De même, il convient de rappeler que la recherche de la santé, lorsqu’elle tourne à l’obsession, peut également conduire à des comportements déviants, tels que l’orthorexie (ndlr). 

Finalement, la diversité corporelle existe bel et bien, regardez tout autour de vous ; un type de corps socialement attendu existe, on n’y peut rien, il y aura toujours un modèle de corporéité socialement attendu ; le corps est un chantier dans un constant devenir ; le corps est devenu un simple problème d’ingénierie : regardez ce que nous promet le transhumanisme.

=> En effet, il est important de rappeler que seules 3% des femmes répondent naturellement aux critères caractérisant le modèle unique de beauté, laissant une grande place, dans les faits, à la diversité corporelle  Par ailleurs, bien que l’existence d’un modèle unique de beauté semble s’imposer comme une constante à travers les époques et les sociétés, il existe toujours des moyens d’actions permettant d’en réduire la portée, de l’assainir en le rendant plus réaliste et, dans un monde idéal, de l’abolir au profit d’une représentation réelle de la diversité (ndlr).

Propos recueillis par Mélanie

Références :

Pierre Fraser, 2013, Le corps épanoui. Avoir un corps et l’assumer, Createspace.

Aurore Aimelet et Virginie Megglé, 2010, Aimer son physique pour s’accepter enfin, Hachette livre (Hachette pratique) et Psychologies magazine, Paris.

Danielle Bourque, 2004, À dix kilos du bonheur, Les Éditions de l’Homme, Québec.

Nadia Gagnier, 2007, « Miroir, miroir… je n’aime pas mon corps », Le développement de l’image corporelle chez les enfants, les adolescents et les adultes, Collection Vive la Vie… en famille, volume 4, Les Éditions La Presse, Québec.

 

 

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